dimanche 22 mars 2009

Un cheque républicain en réponse à la crise de la presse

Partant du constat que la crise de la presse s'explique en partie par le fait que les jeunes perdent le réflexe d’aller s’informer par la presse, de passer par un kiosque pour ouvrir une fenêtre sur le monde, avec Philippe Robinet, directeur de Oh ! Editions, nous avons proposé d’instituer un chéquier Républicain qui serait remis à tous ceux qui viennent d'avoir 18 ans.

Un citoyen majeur est un citoyen informé. Cette mesure forte sur l’idée qu’un nouveau lecteur de circonstance se transforme en acheteur de conviction à partir du moment où on lui permet de « rencontrer », de tester différents titres de presse.

Nous proposons qu’au moment de ses 18 ans, le jeune qui entre dans la plénitude de ses droits civiques, puisse se voir proposer un chéquier presse équivalent à 50 euros (une quinzaine de magazines, une quarantaine de quotidiens). Les cheques pouvant être échangés contre n’importe quel journal ou magazine distribués en kiosque. Avec son cheque, le jeune citoyen pourra essayer un titre puis un autre… Il pourra ainsi mesurer combien en France la presse est diverse, riche et multiple. Il verra aussi qu’un kiosque est un lieu d’échange, de discussion, de rencontre. Le kiosque est un concentré de vie avec ses contradictions, ses surprises et ses étonnements.

Il ne s’agit en aucune façon d’imposer un type de presse, d’opposer des journaux nobles à des magazines vulgaires mais bien au contraire de faire confiance à chacun, de laisser le libre-arbitre, le désir, la curiosité se manifester et créer une dynamique.

À défaut d’un engagement national, les Régions, les Départements ou les communes qui le souhaitent pourraient tester ce « chéquier-presse ». L’expérimentation sociale a montré son intérêt.

À la suite de notre appel publié le 24 décembre dans Le Monde, plusieurs villes se sont intéressées à l’idée. C’est à Othis, le 14 mars 2009, que le premier chéquier républicain a été remis aux jeunes ayant eu 18 ans dans l’année. Il y avait une symbolique forte à voir ces jeunes se saisir de leur première carte d’électeur en même temps que de ce chéquier presse.

La ville d’Asnières, plusieurs communes dans les Alpes-Maritime et en région Rhône-Alpes, ont d’ores et déjà prévu d’adopter notre formule. Comme quoi la presse a bien une influence puisque tout est partie d’une tribune…

La démocratie est un combat sans fin qui nécessite des citoyens aussi bien formés qu’informés. La presse, au sens du droit à l’information critique et pluraliste, comme la santé ou l’éducation, participe des droits humains essentiels. Si elle a un coût, elle n’a pas de prix et peut s’insérer dans une politique publique affirmant le droit pour tous à une protection sociale. Pouvoir s’informer pour pouvoir décider

Il n’y a pas de fatalité du déclin lorsque la volonté d’agir est là. La presse écrite n’est pas condamnée au Tribunal de l’histoire, mais elle est condamnée à innover, à prendre l’offensive, à récuser la morale de la défaite. C’est essentiel, il en est de notre liberté de la presse et donc de notre démocratie.

Serge Guérin

mercredi 11 février 2009

La révolution du service

La crise actuelle est plus qu’une crise cyclique. Elle remet en cause une large part des logiques d’accumulation qui président au développement du capitalisme. Elle signe, peut être, l’an 1 de l’ère du service
L’un des premiers à nous avoir alerté reste Jeremy Rifkin, (L’Âge de l’accès. La nouvelle culture du capitalisme, La Découverte). La notion de marché est progressivement remplacée par celle de réseaux, les biens n’ont d’intérêt que s’ils sont accompagnés de services… On n’achète plus, on utilise. La notion d’accès se substitue à celle de propriété.
Ainsi, ce n’est pas le logement qui importe mais l’accès qu’il permet à des services internes (confort, espace…) comme externes (magasins, écoles à proximité…). La voiture est de moins en moins un bien statutaire pour devenir un mode de transport permettant de répondre aux nécessité de la mobilité.
La peur de ne plus pouvoir faire face à l’endettement, la prise de conscience de l’impact écologique et de la faiblesse des durées de vie des produits, et la compréhension que l’accroissement de l’espérance de vie aura des conséquences croissantes en termes de besoins de services personnalisés, rend essentiel pour chaque individu l’abonnement ou l’adhésion à des plateformes de services. Notre statut social sera largement mesuré par le niveau et la qualité de l’accès à des services. L’exemple de l’habitat et du quartier montre bien le lien statut/services.
Pierre Cahuc et Michèle Debonneuil, dans un rapport remis en 2004 pour le Conseil d’analyse économique, ont cherché à alerter sur l’importance pour l’économie et l’emploi (mais aussi pour le bien être) du développement des services. L’enjeu se calcule en millions d’emplois. Des emplois producteurs de lien social, non délocalisables et concernant des profils peu comme très qualifiés et dont l’empreinte écologique reste réduite
Nous produisons la société autant qu’elle nous forge. Aujourd’hui elle est inquiète de son devenir, de sa pérennité. A travers son principe de responsabilité, Hans Jonas a montré, voici plus de 30 ans, que nos destins sont liés à notre environnement. La société des services ouvre, sans doute, la perspective d’un développement plus équitable sur le plan social et écologique.


Serge Guérin

lundi 19 janvier 2009

De la famille et de la solidarité

L’Insee vient de publier ses dernières estimations sur le dynamisme de la démographie française. Il en ressort que le taux de fécondité des femmes en 2008 s’est situé à 2,02, le record d’Europe. Deux autres éléments retiennent l’attention : les parents sont toujours plus âgés puisque l’âge moyen des mères à la naissance est de pratiquement 30 ans ; les naissances se réalisent de plus en plus hors mariage (52%).
L’une des conséquences majeures de la prise de pouvoir de l’individu sur sa destinée et de l’évolution des normes sociales tient à la disparition d’un modèle unique de famille au profit du pluralisme familial (Sociologie de la famille, La Découverte, coll. « Repères », 2007). Aujourd’hui, les formes concernent autant des démarches institutionnelles symbolisées par l’union matrimoniale de deux personnes de sexe opposé que le PACS (pacte civil de solidarité) dont le succès va croissant. Demain, il s’agira du mariage homosexuel. La famille ne s’identifie plus seulement à une démarche civile et institutionnelle, mais revient souvent à des choix individualisés et évolutifs, largement liés à l’enfant. Les structurations informelles de la famille vont de la vie de couple traditionnelle mais non symbolisé par le mariage à des formes plus souples d’unions, voire des modes de cohabitation polymorphe et évolutive. Aujourd’hui, 40 % des enfants vivent dans des familles monoparentales ou recomposées.
Pour autant, cet « éclatement » de la forme familiale ne conduit pas à la disparition des solidarités familiales. Au contraire ! Elles sont plus choisies qu’hier… Au temps jadis, on parlait de la « fille sacrifiée » : dans chaque famille, un enfant (généralement une fille) était désigné, le plus souvent de façon non dite, pour prendre en charge dans le futur les parents, voire les beaux-parents. Aujourd’hui, les formes de l’appui des proches ont aussi évolué. On doit à Claudine Attias-Donfut de magnifiques travaux sur l’importance du soutien au sein des familles (Les solidarités entre générations : vieillesse, familles, État, Nathan, 1995). L’aide familiale apparaît d’abord comme le fait des compagnes ou des filles, reste que sous l’influence de la mutation de la famille et d’une autonomisation croissante des femmes et de leur rôle social traditionnel, les choses évoluent. Les rôles au sein de la famille sont de plus en plus polyvalents et évolutifs, y compris lorsqu’il s’agit de mobiliser les ressources de la solidarité (Petite Ségolène, Les règles de l’entraide : sociologie d’une pratique sociale, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le lien social », 2005).
Signalons d’ailleurs que les nouveaux seniors forment la première génération à devoir s’occuper de leurs parents et de leurs enfants . C’est ce que l’on peut nommer la génération pivot, la génération solidaire.
De ce point de vue, on peut suivre François de Singly lorsqu’il insiste sur la tonalité différente des relations intergénérationnelles et qu’il relève, une « centration sur les relations encore plus accentuées » (Sociologie de la famille contemporaine, Nathan, Coll. « 128-Sociologie », 1993). Il y a plus de liberté, d’autonomie, d’individualisme et pourtant les liens entre les générations sont plus forts, la proximité affective est plus grande.
On ne peut penser la société sans avoir à l’esprit ces faits. On ne peut penser la politique sociale sans avoir en tête ET ces mutations ET cette permanence de la solidarité.

Serge Guérin

samedi 6 décembre 2008

La ville, espace de démocratie et volontarisme

La ville se pense aujourd’hui aussi comme un formidable dispensateur de services devant s’adapter au mieux aux modes de vie des uns et des autres. La ville n’est pas la simple organisation de l’habitat et des transports mais bien une plateforme polymorphe pour répondre à la diversité des façons de vivre.
Avec le rallongement probable de vie de travail et l’allongement de la vie, les collectivités devront fournir de plus en plus de services et d’infrastructures pour faciliter la vie dans la Cité au travail (aide à la recherche de solutions de gardes pour les jeunes enfants ou les personnes fragilisées, démarches administratives...). Il importe aussi que les territoires puissent prévoir les conséquences du changement démographique et de la diversité croissante des nouvelles attentes des personnes concernées. Les schémas gérontologiques, sont un exemple de cette volonté de bâtir des politiques volontaristes en fonction d’objectifs construits par le consensus de la société civile. Ils montrent l’importance sont des outils d’entraînement et de globalisation des moyens et des perspectives. Ils sont essentiels pour tenter d’adapter en amont les infrastructures et les formes de la ville à la l’évolution de la société et de la démographie vieillissement. Il est aussi vital de penser la ville et son espace comme des lieux de croisements et de rencontre mais aussi comme des sphères permettant l’évitement, les rythmes différents, les moments d’intimité et de recul.
De plus en plus d’acteurs entendent prendre en compte la globalité des enjeux et les nécessités de l’accompagnement des publics sous toutes ses formes. Il s’agit bien de prévoir, d’anticiper et d’inscrire la réalité de l’allongement de la vie, les effets des mutations de la famille ou l’impact de la précarisation croissante d’une large part des salariés, dans le cadre d’une politique globale des territoires.
Signalons aussi le rôle dans la construction du consensus et dans la prise de conscience des enjeux socio-démographique que peut tenir le Conseil économique et social de Région dans cette optique de mobilisation des intelligences pour adapter le territoire à la réalité démographique dans sa diversité. Il n’est pas inintéressant de voir que des villes comme Metz mettent en place un Conseil Economique et Social au niveau de la ville pour là aussi permettre l’expression et le travail en commun d’acteurs représentatifs de la société civile au niveau du local. Rajoutons que l’outil de coopération locale qu’est le SCOT (Schéma de cohérence territorial) en ce qu’il intervient au niveau du bassin de vie et qu’il cherche à traiter aussi bien les transports que le cadre de vie, apparaît comme un moyen intéressant et bien situé pour améliorer le lien entre dynamique des territoires et changement de modes de vie.


Serge Guérin

lundi 10 novembre 2008

La protection sociale au temps de l’individu

Honneth a montré combien cette notion de reconnaissance était centrale dans la construction de l’identité de soi mais aussi d’un projet collectif (La société du mépris, La Découverte).
En fait individualisation rime avec besoin de reconnaissance et refus du mépris.
Dans cette optique, il est essentiel de renouveler le lien entre emploi et protection sociale. Pourquoi ne pas inventer un contrat de travail associé au salarié plutôt qu’à l’entreprise ? Il s’agirait d’assurer la permanence d’une protection sociale, de droits à se former et de revenu pour des personnes qui ne peuvent ou ne veulent pas nécessairement obtenir un emploi en continue. Cela concerne aussi bien les métiers artistiques que les seniors ou les nouveaux parents désireux d'organiser autrement leur temps social. Cette approche favoriserait aussi l’activité de salariés dans le monde associatif ou dans un bassin d’activité en étant employés par plusieurs petites entreprises. Ce système évitant aux employeurs comme aux salariés de multiplier les contraintes administratives et les freins liés à la méconnaissance des formes d’emploi non standardisés. A partir de la situation des intermittents du spectacle et des revendications pour conserver un système adapté à une situation singulière, les économistes Antonella Corsani et Maurizio Lazzarato ont pour leur part développé, dans un ouvrage passionnant, solide et construit sur une enquête sociologique de fond, un modèle de régime d’indemnisation utilisable pour des actifs en emploi non stable (Intermittents et précaires, Amsterdam). Leur réflexion, à discuter car parfois un peu rigide, rejoint les travaux de Gorz et ouvre des pistes qui font écho à une autre approche de la société de l'individuation.
En fait, c’est la question d’un nouveau compromis social plus favorable au travail et qui prenne la mesure de la plasticité croissante des formes d’emplois et d’activité qui est posé.
Il faut inventer de nouvelles formes de salariat pour répondre aux défis de la société de l’individu. Une société qui n'est pas nécessairement seulement ouverte aux vents de l'égoïsme.

Serge Guérin

vendredi 24 octobre 2008

Vers un capitalisme au féminin

Le travail des femmes fut le marqueur de la seconde moitié du XXème siècle. L’emploi féminin a transformé les usages sociaux, produisant une nouvelle répartition des temps domestiques et professionnels avec l’appel croissant à des professionnels rémunérés ou des structures de services pour la garde d’enfants ou différents travaux ménagers.
Surtout les femmes sont devenues des acteurs bien plus autonomes financièrement et culturellement pour décider de leur vie personnelle. Les études et l'activité professionnelle ont ouvert aussi un espace bien plus large de possibles, de libertés culturelles et de "choix" de partenaires potentiels. Les femmes font de plus en plus des enfants selon leur agenda propre où la problématique professionnelle entre largement en ligne de compte. Ainsi l'âge moyen du premier enfant est-il proche de 30 ans. En termes de prospective sociale, dans les années à venir, la consommation sera de plus en plus co-produite par les femmes pour elles ou pour leurs proches. Mais cette consommation ne va pas seulement concerner des biens et des services traditionnels. Elles vont orienter les formes des produits comme les façons de les vendres. Surtout la demande sociale concernera de plus en plus des produits et des services permettant le respect de l'environnement, le développement de sa propre autonomie et la prise en compte de l'autre, enfant comme parent vieillissant.
On peut prévoir que d'ici à 2025, les femmes feront des enfants de plus en plus tard ou n'hésiteront pas à adopter y compris après 40 ans, contraignant les entreprises comme l'Etat à s'adapter.
L'avenir du capitalisme devrait se conjuguer au féminin.

Serge Guérin
On peut aussi retrouver des contributions de prospective sociale sur le site France2025

mercredi 3 septembre 2008

La flexicurité, comme socle évolutif d’une société de la solidarité de proximité

Adopté en décembre 2007 par le Conseil Européen, la notion de flexicurité progresse rapidement dans le débat français. Elle est au centre de l’accord national interprofessionnel signé le 11 janvier 2008 par l’ensemble des partenaires sociaux à l’exception de la CGT.
La flexicurité repose sur quatre axes (contrat de travail, formation, politiques de l’emploi et protection sociale) destiné à favoriser l’adaptation des entreprises à un marché de plus en plus mouvant sans précariser à outrance les salariés. La flexicurité entend inventer un nouveau modèle où la souplesse croissante du contrat de travail serait contrebalancée par un engagement solide en faveur de l’accompagnement social et économique des salariés sur la durée. Cette nouvelle donne implique très clairement de changer de paradigme tant la question de la formation (fin du « totem » du diplôme et possibilité de se former en fonction de son bagage de départ et à partir d’un projet professionnel ou de vie) que sur celle de la relation à l’employeur (capitalisation des périodes et des formes d’activités qu’elles soient salariés ou non ouvrant droit à l’ensemble des prestations sociales).
Mais cette approche qui touche d’abord aux représentations du travail et de la relation hiérarchique, se développe dans une perspective de vieillissement de la population, d’allongement de l’espérance de vie des personnes atteintes de maladies chroniques et de mobilité sociale et professionnelle croissante. Aussi, l’enjeu de la flexicurité dépasse largement le cadre actuel. Elle concerne aussi bien la question du logement que celle du soutien aux aidants de proximité.
En effet l’un des éléments qui contribue à précariser l’employé tient à son accès de plus en plus difficile au logement, en termes de prix et de localisation. Par ailleurs, le différentiel de coût d’un logement participe des freins à la mobilité des salariés.
Sur un autre plan, il apparaît bien que l’entreprise et la collectivité peuvent difficilement faire comme si de nombreux salariés et autres actifs n’avaient pas de parents vieillissants à aider, d’enfants, de compagnon ou de compagne malade chronique à soutenir. Les styles de vie et les contraintes sociales de proximité jouent directement sur la disponibilité des personnes et sur leur engagement. La question de la conciliation vie privée et vie professionnelle est, et sera de plus en plus, un élément déterminant de la relation des individus à l’entreprise.
La flexicurité s’inscrit largement dans cette société de la solidarité de proximité qui devrait émerger dans les années qui viennent et qui va renouveler le contrat social initié dans les années 45.

Serge Guérin