lundi 19 janvier 2009

De la famille et de la solidarité

L’Insee vient de publier ses dernières estimations sur le dynamisme de la démographie française. Il en ressort que le taux de fécondité des femmes en 2008 s’est situé à 2,02, le record d’Europe. Deux autres éléments retiennent l’attention : les parents sont toujours plus âgés puisque l’âge moyen des mères à la naissance est de pratiquement 30 ans ; les naissances se réalisent de plus en plus hors mariage (52%).
L’une des conséquences majeures de la prise de pouvoir de l’individu sur sa destinée et de l’évolution des normes sociales tient à la disparition d’un modèle unique de famille au profit du pluralisme familial (Sociologie de la famille, La Découverte, coll. « Repères », 2007). Aujourd’hui, les formes concernent autant des démarches institutionnelles symbolisées par l’union matrimoniale de deux personnes de sexe opposé que le PACS (pacte civil de solidarité) dont le succès va croissant. Demain, il s’agira du mariage homosexuel. La famille ne s’identifie plus seulement à une démarche civile et institutionnelle, mais revient souvent à des choix individualisés et évolutifs, largement liés à l’enfant. Les structurations informelles de la famille vont de la vie de couple traditionnelle mais non symbolisé par le mariage à des formes plus souples d’unions, voire des modes de cohabitation polymorphe et évolutive. Aujourd’hui, 40 % des enfants vivent dans des familles monoparentales ou recomposées.
Pour autant, cet « éclatement » de la forme familiale ne conduit pas à la disparition des solidarités familiales. Au contraire ! Elles sont plus choisies qu’hier… Au temps jadis, on parlait de la « fille sacrifiée » : dans chaque famille, un enfant (généralement une fille) était désigné, le plus souvent de façon non dite, pour prendre en charge dans le futur les parents, voire les beaux-parents. Aujourd’hui, les formes de l’appui des proches ont aussi évolué. On doit à Claudine Attias-Donfut de magnifiques travaux sur l’importance du soutien au sein des familles (Les solidarités entre générations : vieillesse, familles, État, Nathan, 1995). L’aide familiale apparaît d’abord comme le fait des compagnes ou des filles, reste que sous l’influence de la mutation de la famille et d’une autonomisation croissante des femmes et de leur rôle social traditionnel, les choses évoluent. Les rôles au sein de la famille sont de plus en plus polyvalents et évolutifs, y compris lorsqu’il s’agit de mobiliser les ressources de la solidarité (Petite Ségolène, Les règles de l’entraide : sociologie d’une pratique sociale, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le lien social », 2005).
Signalons d’ailleurs que les nouveaux seniors forment la première génération à devoir s’occuper de leurs parents et de leurs enfants . C’est ce que l’on peut nommer la génération pivot, la génération solidaire.
De ce point de vue, on peut suivre François de Singly lorsqu’il insiste sur la tonalité différente des relations intergénérationnelles et qu’il relève, une « centration sur les relations encore plus accentuées » (Sociologie de la famille contemporaine, Nathan, Coll. « 128-Sociologie », 1993). Il y a plus de liberté, d’autonomie, d’individualisme et pourtant les liens entre les générations sont plus forts, la proximité affective est plus grande.
On ne peut penser la société sans avoir à l’esprit ces faits. On ne peut penser la politique sociale sans avoir en tête ET ces mutations ET cette permanence de la solidarité.

Serge Guérin

1 commentaire:

E G S a dit…

Très intéressant. Au-delà de l'évolution des normes et des rôles qui structurent la famille, vous soulignez à juste titre que la nouveauté qui se profile, civilisationnelle davantage encore que sociologique, est la réconciliation du tropisme individualiste, caractéristique des sociétés modernes et postmodernes, et du principe de solidarité, à la condition expresse que ce dernier soit débrayé des supports institutionnels et des énoncés prescriptifs qui assuraient autrefois son efficience. Ni atomisation, ni tribalisation, mais redéploiement du moi social dans un sens que les analystes des désarrois de l'individu, de Tocqueville à Lasch, n'avaient pas envisagé. Reste l'incontestable précarité de ces formes flexibles du lien social, placées sous le signe de ce que Z. Bauman nomme l''«amour liquide»... E G S